5 bandes dessinées à attendre avec impatience qui paraissent (ou reparaisse) à l’automne!

L’automne s’installe tranquillement, les feuilles vont prendre de jolies couleurs et bientôt-bientôt ce sera enfin le temps de se gaver de bonbons acidulés tout en portant des costumes farfelus! En attendant, je vous présente les 5 bandes dessinées qui prendront bientôt place dans les jolies librairies et que j’attend avec autant d’impatience que ce fameux jours où on a une excuse pour se remplir de sucre et accrocher des fantômes en kleenex partout chez soi.

À paraître en octobre 2014

Autel California par Nine Antico chez l’Association

autel california _ nine antico

C’est vraiment une nouvelle très excitante! Nine Antico n’est nulle autre que l’auteure du Goût du ParadisConey Island Baby, Girls don’t cry, Tonight et puis I love Alice que je vous avais cité dans un précédent article. C’est une auteure de bande dessinée dont on peut particulièrement apprécier le trait, fin et précis, et surtout le style, à la fois poétique et tranchant. Elle met brillamment en scène des héroïnes qui ont toutes une certaine force à travers leurs maladresses. Elle sait mettre en relief ses personnages, leur donner une étoffe, une personnalité travaillée. C’est toujours un plaisir de lire ce qu’elle fait.
On peut s’attendre à ne pas être déçu et à se réjouir, une fois de plus, grâce à son ingéniosité. On frissonne d’envie d’apprendre déjà les premières informations données par la splendide maison d’édition de l’Association au sujet de cette nouvelle oeuvre de Nine Antico : « Cinq ans après Coney Island Baby, Nine Antico nous replonge dans la culture américaine des années 50-70 et de ses égéries éphémères: Autel California ou le phénomène des groupies à l’heure de l’apparition du mythe moderne de la star. Dans ce premier tome, Bouclette, adolescente qui idolâtre les Beatles et Elvis Presley, va de fil en aiguille rencontrer puis côtoyer les stars qu’elle adule pour devenir l’une des groupies les plus connues. Personnage très inspiré de la plus célèbre d’entre elles, Pamela des Barres, on assiste aux premiers pas d’une jeune fille encore naïve qui va bientôt réchauffer sa destinée sous les feux ardents de la célébrité des rocks stars. Dans les coulisses des groupes mythiques où naissent les destins satellites et les notoriétés-éclair, on croise Phil Spector, Keith Richards, Mick Jagger ou encore Jim Morrison en demi-dieux, qui laissent des petites miettes de gloire aux jolies témoins du rock. Nine Antico insuffle de la grâce au désenchantement et les héroïnes sont aussi des victimes sulfureuses. Treat Me Nice. En fond sonore, la chanson d’Elvis Presley résonne et donne son nom à ce premier tome, très documenté. »
Il ne reste plus qu’à être encore un peu patient avant de savourer…

Les cousines vampires par Alexandre Fontaine Rousseau et Cathon chez Pow Pow

cousines vampires _ alexandre fontaine rousseau - cathon

Tout aussi réjouissant, la sortie de cette nouvelle bande dessinée des superbes éditions Pow Pow rend impatient avec cette collaboration qui ne peut annoncer qu’un livre réussi! Avec Alexandre Fontaine Rousseau au scénario (auteur de Pinkerton et Poulet grain-grain avec François Samson-Dunplop, deux oeuvres totalement ingénieuses, incisives, maîtrisées) et Cathon au dessin (auteure de Trois secondes plus vites, Dormir en grenouillère, et avec Iris, La liste des choses qui existent, avec son trait bien à elle, tout en courbe, en rondeur, une certaine finesse de la mollesse qu’elle offre chaque fois pour le plus grand plaisir) on peut déjà trépigner d’impatience.
Les cousines vampires s’annonce comme une oeuvre reprenant les codes du genre de l’horreur, mettant en scène, de toute évidence, des cousines vampires. Tous deux s’amusent (certainement) à explorer un univers où fantastique et horrifique sont liés, revisitants certains grands classiques. Sur le site de la maison d’édition, on peut même y voir être cité les films de la Hammer ainsi que Jean Rollin, auxquels Alexandre Fontaine Rousseau rend « un hommage affectueusement parodique ». Parfait-parfait pour octobre.

Colis 22 par Marsi chez La Pastèque

colis 22 _ marsi

J’ai une grande curiosité qui se joint à la parution de cet album. En effet, son auteur est aussi celui de Miam miam fléau qui date déjà de 2009. Je l’avais trouvé inventif et précis dans son jeu avec le langage du neuvième art. Je garde un souvenir réjouissant de la lecture de ce premier livre au graphisme réfléchit. C’est donc une belle surprise que ce nouvel album qui s’en vient!
Colis 22 s’annonce comme une course haletante à vélo à la narration toute aussi cinématographique que celle de Miam miam fléau. On y retrouve cette charmante description sur le site de la maison d’édition : « Pluton a beau vouloir, le métier de cyclomessager ne lui sied pas. Déjà que, par les rues étroites et escarpées de Québec, l’emploi est ardu, il fallait que s’ajoute ce foutu colis. Dans quel bourbier s’est-il encore fourré ? Des intrigants tiennent à tout prix à récupérer ce paquet. À tout prix ! Du quartier Saint-Sauveur au château Frontenac, l’affaire se conclura en haut lieu… ! »
En somme, un thriller à vélo où il semble essentiel d’avoir des mollets en fer pour pédaler à travers les petites rues de la bien jolie capitale!

Lupus par Frederik Peeters chez Atrabile

lupus _ frederik peeters

Voici une réédition de la première version intégrale qui rassemblait tous les tomes de Lupus. Je n’ai qu’un mot : enfin!, car ce n’est que bien trop enthousiasmant! Frederik Peeters est, notamment, l’auteur du très lu Pilules Bleues, mais aussi de la série Aâma, puis d’autres oeuvres toutes aussi réussies, telles que Constellation, Ruminations, Pachyderme, Château de sable et j’en passe… Son trait, bien particulier et reconnaissable, lui vaut de réaliser toujours de magnifiques romans graphiques. Il avait su charmer avec son sublime Pilules Bleues qui ne laisse personne insensible, tant au niveau d’une narration sincère et sans fioritures, qu’au niveau de ce trait vif, d’un naturel surprenant, on dirait que tout est fait avec émotion dans une concentration certainement élevée. Une maîtrise qui laisse chaque fois bouche-bée.
Lupus est alors le récit d’un roadtrip intergalactique entre amis, il s’inscrit dans la science-fiction tout en traitant des thèmes qui touchent tout jeune adulte qui prend le temps d’être introspectif, de se questionner et de questionner son reflet. L’auteur y aborde des thèmes intimes, sensibles, pose des questions essentielles et vraies tout en débarquant son lecteur dans un univers loin de la représentation de la réalité, là-haut, dans les étoiles, entre les planètes et les comètes. On y trouve cette description sur le site de la maison d’édition : « A travers Lupus, Frederik Peeters va trouver une nouvelle façon d’aborder l’intime, délaissant une certaine forme de naturalisme pour projeter des questionnements qui lui sont chers dans un décor de SF, évoquant tout au long de ces 400 pages certains de ses sujets de prédilection, comme la figure du père, le renoncement, ou encore l’héritage des morts. Pourchassé par les sbires du mystérieux père de Sanaa, jeune femme avec laquelle il cavale à travers l’univers, Lupus n’en finit plus de s’enfuir, mais cette fuite en avant va rapidement prendre la forme d’une quête intérieure dont il ne sortira pas indemne… ».
Oeuvre qui emmène loin, très loin, tout au fond de soi… Et c’est tellement génial qu’on puisse de nouveau espérer l’avoir entre les mains, l’offrir, la lire si ce n’est pas déjà fait, la relire encore une fois et découvrir cette nouvelle couverture, très belle.

À paraître en novembre 2014

Bernardette par El Don Guillermo chez Les Requins Marteaux, collection BD Cul

Couv-Bernadette

Haaaaa! Quelle réjouissance que de savoir qu’on pourra de nouveau rendre collantes les pages d’un album de BD! Chaque nouvelle parution de cette collection ne peut que se faire attendre dans un mélange de désir et de trouble heureux propre à chaque oeuvre qu’ils ont pu y éditer. Le choix des auteurs s’est toujours fait avec ingéniosité et les histoires ont toujours été tellement réussie. Il n’y a aucune raison de ne pas en espérer autant de celle d’El Don Guillermo, auteur de Prélude to a kiss, Charles et de Dame un beso. Son trait est tout aussi charismatique que ses oeuvres.
Je vous laisse savourer la présentation qu’en font Les Requins Marteaux, si délectable :
« Vous rêvez de passer vos vacances à l’ombre des pines?
Alors le camping du Dauphin Vert est fait pour vous ! Ici les boules de nos campeuses s’écartent rarement du gros cochonnet… Nudistes, voyeurs, exhibs, échangistes et mélangistes, tous viennent griller leur merguez dans une ambiance très sea, sex and foune. C’est Bernadette, un grand boudin à lunettes, accroc à la quéquette qui assure nos animations lubriques et reçoit sous sa tente, pour des jeux libidineux.Vous êtes sportifs? Alors tentez de séduire Nadine, l’indécrottable fleur bleue un peu neuneu, qui n’a encore jamais vu la couleur d’une queue.
Les amatrices de “con-vivialité”, seront comblées par Marco, le beauf hétéro, en marcel et en maillot. Au Camping du Dauphin vert, il y en a pour tous les trous. Au retour, le sourire aux lèvres et en glande forme, vous ne manquerez pas de vous dire : “Rectum Sweet Home”. Sans chichi ni churros, El Don Guillermo (co-fondateur des jeunes et prometteuses éditions Misma) fait une excursion érotique chez Les Requins Marteaux avec une histoire à faire bailler les moules! »
On en a déjà l’eau à la … ! (oui parce que, juste l’idée d’utiliser ses mouchoirs pour autre chose que se moucher, c’est pas mal alléchant)

Et voilà! C’était les 5 parutions (dont une réédition) à venir qui font que, peu importe ce froid qui s’installe, la grisaille qui prend place, ce ne seront que des conditions d’autant plus agréables qu’elles nous permettront de savourer ces bouquins au creux de chez soi. De se faire happer par Autel California, de préparer l’Halloween avec Les cousines vampires, de partir à la course avec Colis 22, de redécouvrir les étoiles dans le vaisseau de Lupus, ou de bien se réchauffer à la lecture de Bernardette! En espérant vous avoir donné envie de jeter un gros gros coup d’oeil à ces beaux objets, je vous souhaite bonnes feuilles rougies et bon thé chaud!

[les images sont toutes issues des sites de chacune des chouettes maisons d’éditions de ces livres]

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Cet été-là par Jillian Tamaki et Mariko Tamaki

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Il y a l’odeur du sable, le goût de l’eau d’Awago Beach, la brûlure du soleil sur la peau, la douceur d’une brise, l’éclat d’un ciel nocturne gorgé d’étoiles, le craquement du plancher, la même forme de matelas, le refrain de la roue de vélo dans l’allée… Il y a cette amie retrouvée chaque été. Toujours là. Et pourtant, cette fois, pour la première fois peut-être, ce n’est pas elle, enfin, ce n’est plus celle-là. Comme un goût de nouveau à travers toutes ces sensations qui sont si rassurantes parce que depuis toujours elles semblent être les mêmes.
Rose a maintenant 13ans, « un an et demi de plus » que Windy, son amie depuis qu’elle a cinq ans. Celle avec qui elle a partagé les étés de son enfance. Cette enfance qui, doucement, en fondue, prend des teintes de l’adolescence. Les jeux d’enfants deviendront tranquillement ceux d’adolescentes qui s’amusent à essayer de repousser les limites de l’enfance. Peut-être pour voir jusqu’où elles peuvent aller avec ces ailes qui commencent à pousser. Apprivoiser ce corps qui change imperceptiblement mais qui laisse un nouveau goût dans la bouche, celui du désir naissant, de la peau qui connaît de nouveaux frissons, du corps qui réagit autrement, qui se laisse parcourir par de nouvelles sensations. Et ce nouveau goût est délectable, parce que pour une fois, c’est différent, inconnu… À travers un paysage inchangé. Cette eau, ces arbres, ces maisons, ces allées, ce club vidéo, tous ces lieux qui composent cet endroit comme figé dans le temps, stable, accueillent les nouveaux jeux de Rose et Windy, deviennent la scène d’un nouveau théâtre, avec de nouveaux dialogues, de nouveaux rôles. De ceux qu’on aurait voulu ne pas avoir à jouer. De ceux qui sont plus enthousiasmants. Mais surtout, de ceux d’où l’on découvre les coulisses d’un monde fissuré où les adultes semblent ne plus savoir quand ils jouent un rôle ou quand ils laissent la sincérité guider leurs paroles. La naïveté de l’enfance s’échappe entre les pages, elle glisse et lève le voile, le rideau, sur le rude monde de l’âge adulte lourdement marqué par tous ces non-dits que Rose découvrira malgré elle et qui la toucheront, la chambouleront, parce qu’elle commencera à comprendre qu’elle sait lire entre les lignes, qu’elle sait deviner ce que le silence tente de cacher. Au fil des pages elle semble découvrir ce que c’est, quitter lentement l’enfance, à la fois si excitant et pourtant empreint de douleurs nouvelles. De petites blessures qui resteront là, des petites cicatrices qu’on porte avec soi, certaines avec fierté, d’autres avec nostalgie, et il y a celles qu’on tente d’effacer, de camoufler, pour mieux oublier. De ces cicatrices qui ont marqué la peau de ses parents vivant eux aussi un été au goût différent, plus amer et pourtant tout autant rempli de nouveaux possibles.

C’est tout le bonheur et le plaisir qu’apportent la lecture de Cet été-là, véritable réussite acidulée des cousines Tamaki. Que ce soit au niveau de l’écriture, toute en poésie et en finesse. Ce roman graphique est florissant de ces phrases qui font sourire, de celles qui laissent penseur, d’autres qui font frissonner, sans cesse parsemer de ces instants suspendus dans un silence très bien maîtrisé où la rêverie du lecteur se mêle à celle des personnages. Le graphisme est tout aussi ingénieux, il colle parfaitement bien au récit, retranscrit les moindres sensations, détails des émotions. Il est tout en courbe et en douceur tout en retranscrivant certains moments plus tranchants. C’est un plaisir pour les yeux, le regard savoure sans fin. Que ce soit ces personnages que l’on aimerait croiser, à qui on voudrait échanger un sourire en coin, un regard complice, ou bien ces paysages où l’on voudrait se perdre un peu, ces vagues où on aimerait y perdre le souffle.

Il règne entre ces pages une réelle ambiance qui envahit rapidement l’espace du lecteur. Que ce soit dans les instants plus contemplatifs des personnages quelque peu émus devant ce paysage de vacance, ou lors des confrontations entre les adultes. On se laissa happer pour son plus grand bonheur.

Mais la plus grande réussite de cet album réside probablement dans son traitement ingénieux du récit du passage de l’enfance vers l’adolescence. On y retrouve des thèmes récurrents, certes, mais abordés dans une sincérité profonde, les auteurs repoussants sans cesse les limites convenues de ce type de récit. Il y a l’éveil de la sexualité, les premières réflexions plus matures, les instants introspectifs et ceux où on l’on redevient naïf, inatteignable, où l’enfance rappelle qu’elle est encore là, qu’elle ne laisse pas si facilement sa place.
Ainsi, les auteurs ne font pas qu’effleurer cette succession d’éléments typiques mais elles les explorent dans les moindres détails, créant une longue parenthèse poétique. En effet, les étés de son adolescence ont toujours eu ce goût différent, le reste de l’année se déroule dans un rythme bien huilé, un quotidien qui se répète inlassablement, alors que l’été se distingue du reste, comme un grand feu d’artifice. Jillian et Mariko Tamaki savent éblouir avec la représentation de ce qui aurait pu être un simple quotidien de vacances de deux jeunes pré-adolescentes. Et pourtant on croirait assister à une oeuvre qui se déploie, de page en page, et qui atteint un pic presque inattendu. Dès le début, on espère qu’elles nous y amèneront, qu’elles nous feront monter, tout en douceur, dans un plaisir de lecture. Et elles y arrivent. Elles nous détachent de nos propres souvenirs, de notre propre vécu pour faire place à celui de ces personnages qu’on croit soudainement connaître, ou reconnaître.
Alors, quand elles louent des films d’horreurs pour tester leurs limites, on croit se souvenir, on frissonne une première fois comme si c’était de nouveau. Quand Rose espionne ces adolescents plus vieux, au bord de l’âge adulte, qui s’entredéchirent, on ressent la chaire de poule sur sa propre nuque. Et quand elle plonge dans cette eau, on retient son souffle avec elle, comme pour mieux sentir son coeur battre un peu plus fort et se souvenir qu’il est là. Comme devant un film d’horreur. Comme en se faisant spectatrice secrète d’un échange qu’on croyait privé. Ces expériences communes à tous les jeunes que nous avons été entre soudainement en relation avec ses propres souvenirs. On a aussi, peut-ête, un jour, connu un été comme celui, comme Cet été-là

Ainsi, observer ces petits drames quotidiens des adolescents plus vieux, les déchirements de la famille de Rose, ses parents qui vivent des moments difficiles, leur permette d’apprivoiser ce qui viendra. Elles s’amusent, Rose et Windy, à ne plus être des enfants, en imaginant ce qu’elles auraient fait, ou dit, à la place de… Elles se projettent dans ces vies qui ne sont pas encore les leurs. Elles tracent ensemble des contours incertains. Une certaine lucidité nouvelle prend la place d’une innocence écorchée par les douleurs que s’affligent ces adultes devant elles. Comprendre. Se rendre compte. Vouloir refuser. Entre le désir sucré de vouloir quitter l’enfance pour poser ses lèvres sur celles de ce garçon plus vieux, découvrir de nouvelles sensations quand sa bouche rencontrera la chaleur d’une autre, et le désir amer de vouloir conserve des fragments de naïveté pour ne pas avoir à vivre certains déchirements, Rose et Windy marchent sur un fil où elles tanguent entre l’enfance et l’adolescence.

Et puis, il y a ce bruit qui revient, celui du gravier de l’allée de la petite maison de vacances. Il y a l’odeur de l’été qui n’a pas changé. Et tous ces petits détails empreints de poésie, parsemés çà et là entre les pages, au détour des planches. Une très belle oeuvre, toute en finesse, en délicatesse et d’une justesse presque douloureuse, qui laisse pourtant une lueur au creux de l’oeil, un sourire au coin des lèvres, un souvenir là qui remonte du fond de la mémoire.

Extrait de Cet été-là

Extrait de Cet été-là

L’été s’enfuit doucement, fait tranquillement place à l’automne. C’est peut-être la bonne excuse pour lire ou relire Cet été-là et oublier tout le reste, se laisser happer et tout simplement retrouver le plaisir de ressentir tout en lisant.
Jillian et Mariko Tamaki rappellent ce que le neuvième art est ainsi capable de faire, il soulève son lecteur de son quotidien trivial et l’emmène vers un inconnu à apprivoiser, vers de nouvelles sensations à accueillir, vers une expérience à vivre en dehors et tout au fond de soi, en résonance avec ses propres souvenirs qu’on entremêle à ceux qui sont là, dessinés, au creux des pages que l’on tourne à son propre rythme, comme emporté ailleurs…

[image : Couverture de Cet été-là de Jillian et Mariko Tamaki chez Rue de Sèvres]

Le retour du-dit Dino.

Quoi? Retour? Encore? Oui mais, est-ce que cette fois-ci elle est sérieuse ou elle va encore oublier/se défiler et ne plus repasser avant une demi année?

Je ne peux malheureusement pas affirmer que c’est pour de bon. Parce que je ne le sais pas encore. Mais je peux vous affirmer que ça fait un bien fou. Que c’est redevenu un besoin, d’écrire ici. Et que le format risque de changer au fil du temps.
Il faut se lancer des défis pour se sentir en vie. C’est pourquoi je vais faire plus que donner mon avis sur certaines bandes dessinées. Je pense vous proposer des billets d’humeur aussi, des articles sur des auteurs aussi. Qu’ils soient issus du web, du papier, qu’ils soient dans les vitrines de toute bonne librairie spécialisée ou qu’ils soient dans les petits bacs magiques remplis de bouquins mystérieux ne demandant qu’à être lus, découverts, aimés…

Les mois qui sont maintenant derrières ont été bien remplis. Ils ont littéralement débordés de choses à faire. Des trucs qui ont été passionnants, d’autres qui auront été cruellement complexes mais pas très intéressants. En bout de ligne, heureusement, tout ça m’aura révélé à moi-même. À ce retour vers ma plus grande passion, le neuvième art, que j’ai complètement mis de côté. Il y a un grand trou à remplir en moi, à nourrir de millier de pages, de traits, de graphismes, de bulles, de mots, de silences, de vibrations, d’éclats, de frissons, de larmes, de rires, d’interrogations, d’introspections… de tout ce que la bande dessinée est capable d’offrir en grande force, tout en puissance, sans retenue.

respirer julie delporte

(par Julie Delporte)

Vous me manquez, chers lecteurs.
Ces moments de rêveries, les yeux fixes, le regard suspendu dans le vague, à la fin d’une lecture, après avoir refermé une oeuvre. La tête pleine de mots qui s’y bousculent. L’envie de s’exprimer, de crier : « Regardez! Venez! Découvrez ou relisez cette si belle oeuvre! ». L’envie de sortir de ces moments-là. Qui sont révolus. Ces moments de rêveries creuses qui feront place à des moments pour écrire, pour communiquer, faire passer quelque chose… Et comme toujours, espérer atteindre votre curiosité et ouvrir une fenêtre de plus sur le neuvième art, ce monde complexe et si passionnant. Sans limites. Aux frontières toujours repoussées. Au tracer à revoir, à délimiter de nouveau. Ce monde si vaste et pourtant fleurissant de zones à découvrir, à explorer.
Vous me manquez, et j’ai hâte qu’on partage de nouveau ensemble nos lectures. Prendre un peu le temps, dans notre quotidien beaucoup trop rapide, pour s’arrêter et se pencher un peu sur ces oeuvres, ces auteurs, tout ce monde…

Je ne peux pas vous promettre que ce sera aussi fluide que la première reprise. Mais que ça le sera bien plus que ma dernière tentative, oui!

Et tenez, on y va avec des petites découvertes qui touchent à un tout nouvel univers auquel je touche aussi, le roller derby. (Mais de quoi elle nous parle? Des filles sur des patins, ça n’a rien à voir avec la BD!?). Et si je vous disais que oui…? Le DIY a une certaine importance pour tous les deux (avec, notamment, le fanzinat dans le cas de la BD…).
C’est une excuse en fait, comme vous l’aurez deviné, pour vous prouver le renouveau de ma motivation. Car enfiler des patins et des protections, entourée de personnes sincères et pleines d’entrain, ça fait remet debout, forcément (même si c’est pour tomber en quelques coups de patins, on apprend très vite à se relever et à garder l’équilibre). Ça fait même parler de BD, et ça fait remonter la nostalgie de ces moments si précieux où je postais ici…
C’est aussi une excuse pour vous mettre des liens, comme ça, pouf!, vers un chouette blog de comics qui se penche sur le sujet, oh! il y a aussi celui-là, ou encore vers cet article fort intéressant sur le sujet, et qui dépeint bien ce que c’est être une fresh meat (débutante, dans le jargon).
C’est fantastique et merveilleux! Ça vous fait découvrir tout un univers, si vous n’y étiez pas déjà familier, tout en vous permettant de lire de chouettes bandes dessinées dans le confort de son canapé. En plus de lire des auteurs géniaux!

Voilà. Avoir de nouveau un peu de temps, ou se forcer à le prendre, surtout. Se tenir debout, en équilibre (ou tenter de comprendre comment le garder). C’étaient tout ce qu’il fallait pour retrouver la nécessité et la motivation de revenir ici! Au plaisir fou de vous y retrouver…

(par Julie Delporte)

(par Julie Delporte)

Je vous dit donc à demain, pour un article sur l’oeuvre qui a le plus marquée mon été!
Et aux jours suivants, pour voir un peu quel forme prendra ce blog…

ps : les images de cet article sont toutes des illustrations de Julie Delporte. Ce qui me permet de vous envoyer vers ce Tumblr hypnotisant et très bien fait, dialogue très riche entre Julie Delporte et Jérôme Poloczek.

Les Deuxièmes par Zviane

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Quelque part. Loin de tout. De grandes baies vitrées, un lit au centre d’une pièce, l’espace infiniment calme, le paysage enveloppant. Un grand chalet. Un homme. Une femme. Deux pianos. Deux êtres qui se mêlent l’un dans l’autre.

Zviane situe son histoire dans ce grand espace très design, quelque part en Europe, un magnifique chalet qui accueille les deux protagonistes de sa dernière bande dessinée. Dans ce lieu secret les corps se retrouvent, les mains redécouvrent la chaleur de l’autre, le grain de la peau. Une chaleur qui dépasse des cases et fait frissonner le lecteur qui retrouve à son tour des sensations connues, des souvenirs qui remontent, tremblants, à la surface. Une ambiance empreinte de douceur, de frissons, d’indécision, déborde des pages et envahi rapidement l’espace du lecteur.

 

Il s’agit de l’histoire d’une passion entre ces deux êtres qui ne peuvent se donner totalement dans les bras de l’autre où pourtant ils prennent plaisir à s’abandonner. Ils sont tous deux en couple et ne se fréquentent qu’en ces instants volés à la réalité pour se retrouver et se redécouvrir en dehors du temps et des soupçons des autres. Tous deux sont musiciens, et parfois on assiste à de magnifiques moments, si bien rendus grâce à Zviane, durant lesquels ils se posent chacun à un piano pour jouer une partition à deux. Les notes se superposent, les sons se mêlent, comme leurs corps dans cet amour à la fois fort et fragile où ils se glissent à deux. On n’en sait pas beaucoup plus sur ceux-ci. Ce qui importe sont les moments qu’ils partagent durant ce séjour en Hollande. Leurs échanges, leurs réflexions et cette création unique et sublime d’une partition de sexe à faire frissonner et vibrer.

Il s’agit néanmoins, et surtout, d’une grande réussite de Zviane quand à son trait, ses personnages comme le lieu où ils se trouvent sont d’une justesse sans fin, on aime à se perdre dans ces grands escaliers, ces pièces pleines de lumière et de hauteur. Les expressions de ses personnages sont extrêmement bien réussites et communiquent à merveille aux lecteurs les différentes émotions qu’ils vivent. Ses dialogues bien ficelés restent en tête, on en relit certains qui ont une résonnance particulière avec son propre vécu. Certaines répliquent cognent au cœur, certains mots se glissent là où c’est sensible et ils ne laissent pas indemne. Cette manière qu’a l’auteure aussi de poser un regard parfois cru, parfois sensible, sur ses propres personnages et leur situation qui permet au lecteur de se poser des questions sur sa propre existence, sur lui-même, à travers cette introspection en douceur dans l’univers particulier de ces êtres.

Ce qui frappe et happe davantage, c’est cette ambiance finement travaillée qui s’échappe des pages et des cases pour s’infiltrer dans l’espace du lecteur. Un vertige a lieu, on s’y laisse aller jusqu’à ressentir certaines émotions suggérés par l’atmosphère enveloppante.

Des instants sublimes parsèment les pages. On s’y plonge, on s’y noie, dans un grand plaisir. Ces mains qui mêlent et entremêlent leurs doigts, ces corps qui se surmontent tour à tour. Et cette finale ingénieuse pour ne pas dire virtuose, tant dans l’idée que dans sa transcription. Un travail de maître. Cette partition de sexe, de ce moment-là, précisément, où ils feront l’amour ensemble, surplombés par ces notes, nouvelles. Invention de génie. Comme s’il était possible de transcrire musicalement les frissons, les ralentis, les envolées de plaisir jusqu’à l’orgasme. Une musique de l’amour. De l’intimité. De cet instant fragile, chaque fois si unique. Composition d’une passion charnelle. Belle preuve de la maîtrise technique de l’auteur pour son médium. Idée presque surréelle, teintée d’une grande poésie à laquelle Zviane avait habituée ses lecteurs jusqu’à ce grand coup d’éclat.

 

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page des Deuxièmes par Zviane

 

Une belle réussite d’une grande beauté. Le lecteur, happé dans une atmosphère qui le tire loin de son quotidien, peut se laisser aller à la lecture de cette belle histoire pleine d’instants de complicité qui ne vont pourtant pas sans les quelques disputes, les froids d’incompréhensions qui font de ce couple un couple où l’on peut se reconnaître. C’est une œuvre qui à la fois suggère un récit unique, authentique, tout en permettant au lecteur de prendre le temps, l’espace de sa lecture puis de sa relecture, de se remettre en questions. Et de fermer l’œuvre de Zviane quelque peu changé. C’est peut-être anodin ce qui peut se produire la lecture des Deuxièmes mais il n’en est pas moins que ça reste là, au creux de soi, entre deux notes de musique et partitions que l’on aimerait aussi écrire à deux, avec ses yeux, ses mains, son ventre, tout son corps… Un huis-clos charnel et poétique qui ouvre sur le monde, qui change le regard.

[image : couverture de Les Deuxièmes de Zviane chez Pow Pow!]

L’Astragale par Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg

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Le silence noir, pesant, humide. Un froid qui colle à la peau, qui ronge jusqu’aux nerfs et s’agrippe à vif. Un corps frêle qui trébuche, l’os qui se casse, la force qui s’échappe des membres fragiles. La nuit noire qui dévore l’horizon et empêche la jeune femme de distinguer la route. Des lueurs qui percent la masse nocturne et fendent l’iris de ce corps immobilisé par la douleur vive qui le traverse. Une force silencieuse qui a envie de hurler dans sa gorge. Une détermination qui gruge tout son être. Ce n’est pas une victime, c’est une jeune fille qui devient femme à travers cette nuit qui annonce une rencontre déterminante dans la vie de cette dernière.

L’Astragale, c’est cette bande dessinée sublime et adaptée du roman du même nom d’Albertine Sarrazin, une femme d’exception morte trop jeune.
Le récit d’une cavale. D’Anne, l’héroïne, qui s’échappe de prison à 19 ans. Elle fera la rencontre de Julien, jeune voyou tout autant en marge de la société que la jeune femme. Tous deux sont des êtres au fort caractère, qui vivent pleinement, entre l’angoisse et le désir constants, sans demi-mesure, épris par la passion. Et cette passion naîtra en chacun d’eux pour les porter plus haut que la rationalité, pour les élever, les soulever, l’un et l’autre, vers des horizons atypiques. Ils sont jeunes, ils sont sublimes, tous deux tout en sensualité, le regard d’ébène, et ils déambulent dans leur propre vie comme dans un affront constant à cette société d’après-guerre qui n’est pas faite pour porter des êtres sans limites comme eux. Et c’est cette société qui finira par les dévorer et les blesser, par les écorcher et leur faire payer le prix fort. Mais en attendant, rien ne les empêchera de vouloir vivre plus que tout, plus que quiconque, sans jamais s’empêcher d’aller au bout de leurs envies, de leurs désirs, de leurs émotions et de cette passion infinie qui ne les laissera pas intactes.
Anne passe de maisons en appartements, de bars en hotels, pour attendre. Attendre que sa jambe guérisse, attendre le retour de son amant, attendre que l’argent s’amasse. Attendre pour fuir, encore et encore. De nouveau. Fuir ces êtres qu’elle rencontre et auxquels elle ne s’attache jamais. Fuir l’absence de Julien qui est en cavale constante. Fuir ces bleds qui ne sont pas le Paris qu’elle tente de retrouver. Fuir la vie quand elle ne bouge plus, quand elle ne la fait plus palpiter. Fuir une vie. Cette vie qui pourtant la rattrape, parce qu’empreinte de réalité.
Julien qui passe, furtivement. Qui lui donne autant qu’il lui reprend. Jeune homme aux charmes infinis, au charisme fou. Et tous deux, emmêlés l’un avec l’autre, qui deviennent ce couple marginal, d’une beauté hors des normes, encore plus grande, encore plus forte, qui fait frissonner sans cesse.
C’est le récit de deux êtres qui n’arrivent pas à trouver leur place dans une société qui n’est pas faite pour eux. Deux êtres qui tentent de survivre à travers une passion trop forte pour les permettre de vivre. Qui les dévore, les ronge, les malmène sans cesse. Parce que ce qu’ils ressentent l’un envers l’autre provient de leurs tripes, de leurs reins, et leur traverse tout le corps les nerfs à vif, le coeur gonflé. Des êtres au regard vide qui se remplissent l’un l’autre quand ils se croisent. Qui rêvent de fuir ensemble vers une vie qu’ils pourraient s’approprier.

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Il s’agit du récit poétique de deux amoureux qui sont en cavales, jeunes et beaux. On croirait avoir déjà entendu l’histoire, pourtant ici tout devient singulier. Les mots raisonnent longtemps, dans une virtuosité des phrases. Et le graphisme colle à la peau de ces êtres que l’on rencontre, qu’on apprend à connaître, que l’on croise, que l’on fuit, nous aussi, avec Anne et Julien. Et ce trait infiniment beau qui tracent ces deux êtres tout aussi singuliers que le récit. Qui leur donne une âme, une vitalité immense. Qui les détache de la page et les fait fuir entre les cases. Ce noir impulsif qui contraste avec une blancheur intense de la page retranscrit merveilleusement bien le caractère des personnages.
La plume d’Anne-Caroline Pandolfo est d’une beauté sensuelle, au même titre que l’est aussi le pinceau de Terkel Risbjerg. Deux auteurs qui donnent littéralement vie aux personnages du roman d’Albertine Sarrazin pour le grand plaisir du lecteur. Les paroles se gravent dans la page et les regards la dévorent pour une lecture marquante. Duo sublime d’auteurs pour un duo électrique de personnages. Une Anne qui est probablement le double d’Albertine Sarrazin qui déchire la page par sa vitalité excessive. Excessivement belle. Excessivement passionnelle.

En somme, une oeuvre réussie, poignante, à lire en un souffle coupé tant par l’écriture que le graphisme.
Pour partir en cavale au fil des pages, et tomber amoureux dans une passion qui ne laisse pas intacte le temps d’une lecture singulière.

(image : couverture de L’Astragale d’Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg chez Sarbacane)

Quartier lointain par Jirô Taniguchi

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C’est sans surprise pour personne que je qualifierais cette oeuvre d’une beauté époustouflante. Et comme chaque fois que je lis un livre qui me coupe le souffle, je me dois de lui donner le temps de prendre sa place au fond de moi et de germer, de s’enraciner, avant de pouvoir le décrire. Je garde un souvenir très fort de sa première lecture, en début d’été. Pourtant c’est une oeuvre qui avait fait beaucoup de bruit, je crois que j’attendais d’en ressentir une nécessité propre avant de pouvoir attaquer ces pages d’une grande profondeur. Les pages se sont tournées très rapidement, les mots ont raisonnés très fort, les regards ont creusés leurs empreintes et Quartier lointain s’est forgé un espace bien à lui dans ma mémoire.

C’est un très beau récit autour du lien père-fils que nous livre ici  Jirô Taniguchi. Une histoire au goût doux-amer qui s’ancre en soi au fil de la lecture, qui tire sur les bonnes cordes pour nouer la gorge juste ce qu’il faut. Un livre qui s’ouvre sur un Japon où le lecteur s’engouffre sans retenu pour quitter un instant son propre quotidien, son propre univers, et se faire happer par les cases d’un maître du neuvième art.

Hiroshi Nakatana a 48 ans. Il prend le train pour rentrer chez lui, à Tokyo, après un repas d’affaire arrosé. La tête dans les vapes, le cerveau dans la brume, ses yeux laissent échapper son regard sur un paysage défilant, entre rêveries éveillées et songes d’un adulte que le quotidien de la vie étouffe il se laisse porter par le rythme de son train. C’est dans cet engourdissement du corps et de l’esprit qu’il se trompe de destination et se retrouve à Kuroyoshi, sa ville natale, celle de l’enfance et des arômes de liberté qui perdent leur goût avec le temps et le poids de la vie. Il décide alors de se diriger vers le cimetière, chancelant, et se laisse tomber au pied de la tombe de sa mère, morte il y a plus de vingt-trois ans. Quand il ouvre les yeux, il est surpris par son corps qui se fait plus léger, par son souffle qui est plein de vie, par tout un poids qui vient de tomber de ses épaules et par sa tête qui ne tourne plus. Soudain, il a de nouveau 14 ans. Et il redécouvre son quartier, celui des souvenirs de l’enfance et de l’adolescence, avec ses yeux émerveillés de jeune homme et sa conscience d’adulte. Le souvenir de sa femme et de ses deux filles qui l’attendent à Tokyo s’entremêle avec celui de sa mère, son père et sa soeur qui sont probablement là, eux aussi, en chaire et en os. Il part donc à la course, le coeur qui tambourine, les yeux grands ouverts, sur les traces d’une enfance retrouvée, dans le plaisir de la vigueur du corps si jeune, d’une vie à refaire, à revivre, à redécouvrir.

Les amitiés de l’enfance qu’il redécouvre avec son esprit d’adulte quand il donne des conseils à son meilleur ami de l’époque. Le premier amour qu’il réussi à séduire avec sa sensibilité de jeune garçon mêlé à son expérience de la vie. L’école et les devoirs pour lesquels il ne s’inquiète plus, sachant déjà la portée bien limitée qu’ils ont, au final. Le temps passé à retrouver la douceur d’une mère, les rires d’une soeur, la présence d’un père qui abandonnera la famille, cette année-là. Retrouver ce lien, le tissage qui se renoue. Les moments qui réapparaissent. La chance de pouvoir modifier le cours des choses qui se dessine petit à petit dans le nouvel horizon d’Hiroshi. Et s’il pouvait le retenir? Et s’il pouvait tenter de comprendre pourquoi? Et si jamais son père ne les quittait pas? Il est bien le seul à savoir. À appréhender. Les jours qui passent. Entre la douceur de la redécouverte. Le plaisir infiniment doux et fort des premières fois. Le délice de goûter à toutes ces choses qui prennent des proportions démesurées dans l’enfance. La première cuite qui a un goût de liberté. Le premier baiser qui a celui de l’infini. De la vie qui entre soudainement en soi, en tambourinant sans cesse plus intensément contre ses tempes, contre son propre corps encore plein de vie. Les temps libres passés à rêver, à s’imaginer le monde à travers sa propre perception. Cette tranche de vie qui reprend toute la place. Et parfois, celle de son présent, bien à lui, de sa femme et ses filles, qui revient, qui tente de reprendre la place. Retrouver ce premier amour, ne serait-ce pas un peu oublier sa femme? Ou serait-ce simplement savourer de nouveau la vie avant de la retrouver? Tenter de comprendre ses filles à travers ces instants retrouvés. Et l’ombre qui se glisse sournoisement entre ces plaisirs doux qui refont surface, une ombre glaciale qui plane, qui incarne ce moment tant craint par Hiroshi, l’abandon du père…

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Une oeuvre qui pose beaucoup de questions. Qui recentre ses priorités. Qui fait relativiser. Qui donne aussi certaines pistes de réponses. Qui n’impose jamais une vision de la vie, qui laisse entrevoir simplement ce récit profond d’un être en questionnements. Une oeuvre qui, surtout, pose les bonnes questions.
Jirô Taniguchi ne fait jamais dans le pathos. Le dosage de chaque moment, de chaque réflexion, est d’une justesse incroyable. La maîtrise de son scénario est à la hauteur des prix que ses livres ont obtenus et de ce qu’on en dit. Plusieurs moments sont délectables, d’une intensité au niveau des émotions qui se glissent entre les cases et qui traversent les pages jusqu’au lecteur, emporté lui aussi dans ce passé qui happe le héros.
Une question qui semble être déjà vue : Et si c’était possible de changer le cours des choses par un retour dans son propre passé? Mais qui a un goût nouveau. Qui acquiert rapidement une gravité déconcertante. Qui surprend même. Pour une fin toute en finesse et en puissance. La vue embrouillée, le coeur pourtant heureux. On comprend, nous aussi. Tout comme Hiroshi, on saisit l’invisible en acceptant enfin. Et on laisse couler, pour une fois, ces poids que la vie entasse au-dessus de soi. Et quand on regarde le monde qui a continué de vivre autour de soi durant cette lecture, on croit le voir différemment. Et c’est peut-être le cas. Quartier lointain est bel et bien ce genre d’oeuvre qui participe à sa propre construction de soi et de sa perception du monde, à la mise en place d’une sensibilité et d’une empathie qui nous seront propres.
Un mélange de fantastique et de réel, percé par des touches de poésie bien dosée.

Il s’agit bel et bien d’une oeuvre essentielle. Tant dans le neuvième art que pour sa propre culture. Un récit intimiste qui pose les limites du poids que nous avons sur le cours de nos vies, et celles d’autrui. Une histoire qui possède une certaine portée universelle et un message réel, qui fait du bien, au final. Qui soigne, qui panse, et qui donne envie d’avancer. De ne plus perdre son temps à s’arrêter. Et qui rappelle que parfois, il n’y a que des questions et que l’absence de réponses ne doit pas nous empêche d’être et de devenir. 

(image : couverture de Quartier lointain de Jirô Taniguchi chez Casterman)

Hypocondrie(s) par Terreur Graphique

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De retour d’une absence léthargique. Débuter un master suite à un déménagement choc m’auront fait prendre un retard considérable dans ces chroniques de lecture, mais je ne vous ai pas oublié. Et revenir pour de bon a quelque chose d’agréable. Ce début d’automne frais et lumineux a quelque chose d’inspirant et permet de s’échapper d’autant plus entre les pages des livres, à la recherche d’autres imaginaires, de nouveaux frissons. 

C’est avec un trait encore plus maîtrisé que Terreur Graphique nous présente Hypocondrie(s)la plus récente de ses oeuvres. L’angoisse reste toujours présente dans et entre les cases, tapie sous l’épiderme fragile de son personnage principal, Sam, jeune trentenaire hypocondriaque vivant une séparation. C’est en dix chapitres, tableaux, différents, que l’auteur met en scène cette fracture du couple qui éloigne les êtres et marque la chaire. Sam essaie alors de survivre tant bien que mal au temps qui continu de défiler, au quotidien qui s’inscrit encore dans sa vie. Entre les souvenirs qui refont surface et se dessinent autour de lui comme des mirages douloureux d’un passé révolu et ses anxiétés face à une vie qu’il n’arrive pas très bien à contrôler, le lecteur assiste à la lente et douloureuse évolution d’un homme qui tente de tourner la page. L’amertume du passé s’entremêle à un présent où il devient difficile, voire parfois presque impossible, d’entrevoir un futur. Et pourtant, les jours passent et il faut faire face, parce qu’on fini par toucher le fond et qu’il n’y a d’autre choix que de tenter de se remettre sur ses deux jambes. Il faut quitter ce logement où ils se sont aimés, entre les boîtes, s’éloigner lentement des ombres du passé qui se dressent tout autour de Sam. C’est ce quotidien asphyxiant et parsemé de souvenirs à double tranchant que l’auteur raconte.

L’esthétique graphique est d’une justesse sans fin. Le choix de Terreur Graphique de présenter cette rupture sous dix angles de teintes, couleurs et nuances différentes comme les dix phases que doit traverser Sam pour oublier enfin Rachel et panser ses plaies est ingénieux. Les quelques citations qui se glissent entre certaines de ces phases rythment et donnent un ton, un goût, au récit de l’oeuvre, afin de mieux immerger le lecteur dans ces sensations d’étouffement et de frissons glacials qui parcourent l’échine quand le souvenir d’une peau maintenant inatteignable raisonne entre ses tempes.  
L’auteur maîtrise aussi, comme chaque fois, l’ambiance de son oeuvre. La rendant ici oppressante sans jamais faire sombrer Sam dans un pathos qui aurait pu être facile avec ce type de sujet. Terreur Graphique choisi de revisiter la rupture amoureuse pour mettre sur pied une oeuvre singulière qui, à travers son goût unique réussi à donner une impression de saveur qu’on reconnaît, permettant au lecteur de se reconnaître parfois, à travers les peurs et les souffrances de Sam pour mieux en apprécier la lecture.
Puis. On tourne les pages. Tout comme Sam tente de tourner la sienne. Et on en arrive à une conclusion toute en finesse. Cette explosion subite de couleurs. Le regard changé de Sam. Et la vie qui revient se glisser entre les cases. Le coeur qui apprend un rythme nouveau devant le lecteur face à ce rythme maîtrisé par Terreur Graphique.

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En somme, une belle oeuvre. Tant au niveau de l’esthétique d’un dessin abouti que d’une histoire toute en profondeur.

Et s’il était possible d’apprendre à sa peau à oublier le souvenir d’une autre chaire brûlante? Et s’il était possible d’apprendre à son coeur de battre à nouveau? Et si l’angoisse, si pesante soit-elle, pouvait nous permettre de se blesser un peu plus pour mieux se soigner de ces maladies invisibles, de ces hypocondries de l’âme…

« Il faut sans cesse se jeter du haut d’une falaise et se doter d’ailes durant la chute. » -Ray Bradbury (citation choisie par Terreur Graphique et insérée dans son oeuvre).

 

Les yeux grands ouverts, le regard envahi par les couleurs changeantes de l’oeuvre, la tête prise par les mots si justes, bien choisis, bien disposés, on referme l’album, et on découvre que le soleil perce parfois entre les nuages et qu’il est possible d’oublier l’odeur de la dernière pluie.  

[imagine : couverture d’Hypocondrie(s) de Terreur Graphique chez 6 pieds sous terre]

Glorieux Printemps par Sophie Bédard

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Retour d’une fin de mois de juillet tumultueuse et d’un début d’août surchargé. Parce que la fin de l’été approche tranquillement avec la préparation de la rentrée de septembre, j’ai pensé vous présenter ce charmant webcomic (à lire ici) d’une talentueuse bédéiste pour étirer le plaisir de la lecture à l’extérieur, sous le soleil, un verre de houblon pétillant à la main. 

Un de mes plaisirs de lecture restera certainement toujours les récits de l’adolescence. Ce moment charnière de la vie, entre la naïveté troublée de l’enfance et la peur des responsabilités qu’apporte le début de l’âge adulte. Cet entre deux intense, fait de découvertes, d’impressions d’invincibilité, où une main frôlée déclenche d’irrésistibles frissons à travers tout l’échine, où une nuit blanche passée devient souvenir impérissable de péripéties absurdes. Ces années de relations fragmentées, d’amitiés fortes, et de niaiseries qui s’écrivent dans la mémoire pour devenir récits cocasses une fois le cap passé. 
L’adolescence. Là où tout reste possible. Une vie entière à construire. Un monde à refaire. Une place à prendre. 

Glorieux printemps raconte alors les dernières années au secondaire d’un groupe d’amis aux personnalités toutes plus différentes les unes des autres, en en faisant ainsi des être attachants à travers lesquels on reconnaît un peu de soi et de sa bêtise adolescente. Sophie Bédard choisi de diviser son récit en chapitres qui se concentrent sur des évènements fragmentés d’une histoire linéaire. Dès les premiers chapitres, de ce qui deviendra le premier tome publié chez Pow pow, l’auteure trace le contour de personnages hauts en couleurs. Que ce soit la douce et plus introvertie Émilie, ou au contraire la plus extravertie et fonceuse Micheline, la rêveuse et artiste Noémie, le timide et attachant Mathieu, le grand amoureux transit et sympathique Antoine… Je pourrais poursuivre longtemps, avec tous les personnages de Sophie Bédard qui sont tous bien modelés, mais ce serait finalement bien réducteur. 
Ce qui est au centre de Glorieux printemps et de ces parcelles de vies des jeunes personnages que Sophie Bédard met ingénieusement en scène est très certainement l’amitié. Ce lien qui, plus fort que tout lors de cette période parfois difficile, est à la base de plusieurs souvenirs qu’on peut garder de sa propre adolescence. C’est souvent sur le ton d’un humour qui fait rire et qui rappelle bien des souvenirs que l’auteure met en scène ces amitiés tissées serrées. Et parfois, entre deux rires, Sophie Bédard sait étoffer l’instant, et ainsi certains moments de Glorieux printemps semblent suspendus dans un temps hors de tout, transmis par une poésie d’une douceur infinie et qui rappelle à quel point l’adolescence nous construit. On retrouve ce sentiment de fragilité quand cette armure qu’on tente de se construire est mise à l’épreuve par un amour vécu du bout des doigts ou par des instants difficiles avec sa famille. 

Ainsi, le lecteur suit le quotidien de deux meilleures amies, Micheline et Émilie, aux tempéraments à la fois complémentaires et opposés. On retrouve les expressions des années passées au secondaire qui nous faisaient sentir si branchés. On ne peut s’empêcher de sourire à la lecture de ces enchaînements de répliques pleines de mordant et qui rendent vivants tous ces échanges. 
Le plaisir inévitable provient aussi de ces expressions qui traversent le visage de ces ados et qui sont d’une justesse à faire sourire et à se souvenir de ses propres anecdotes. Sophie Bédard a un trait tout en courbe, plein de vie et de mouvements, d’une fluidité surprenante, qui semble si parfait pour s’accorder à Glorieux printemps et donner vie à ses personnages. Un trait qui traduit tout l’humour et la poésie qui se cache dans chaque chapitre. Pour une joie délectable. Pour une soif de bonne lecture étanchée. 

Un dynamisme du trait de l’auteure qui se retrouve dans la suite de ces chapitres qui embarquent le lecteur et le mène de la naissance du sentiment amoureux aux doutes liés au choix de programme pour le Cégep et pour son avenir. Entre jobs d’été dans un camp de jour et virée nocturne hivernale, entre rêverie artistique dans un cours ennuyant et lien difficile avec ses parents, entre fous rires entre amis et ces instants où on prend l’autre sous son aile, Sophie Bédard fait renaître les années de l’adolescence avec un talent indéniable. Le choix des anecdotes est chaque fois judicieux et ingénieux quand à l’avancé des personnages dans leur propre chemin onduleux qu’ils sont en train de tracé juste là, sous les yeux d’un lecteur pris dans le rythme bien dosé. 

C’est donc une lecture qui fait indéniablement remonter les souvenirs d’une adolescence passée à la surface de l’âge adulte parfois si ennuyant et qui nous rappelle qu’à l’époque, courir derrière son kick et fixer sa nuque suffisait à égayer toute une journée et un cours de sport. Ces plaisirs simples qui deviennent de grands frissons. 

Cette adolescence où l’intensité de chaque sentiment se décuple de manière si surréaliste. L’adolescence, restituée dans toute sa profondeur et ses bêtises niaises par une auteure talentueuse. 

Pour une fin glorieuse d’un été encore ensoleillé, une lecture essentielle. 

[image : couverture de Glorieux printemps – tome 1 de Sophie Bédard chez Pow Pow]