Iron ou la guerre d’après par S. M. Vidaurri

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« J’ai fait des choses dont je ne suis pas fier, et d’autres qui je l’espère, un jour, nous rendrons fiers. Je combats depuis trop longtemps pour pouvoir faire la différence. » -S. M. Vidaurri

Une toile rouge reliant deux cartons épais. Entre eux, des pages couvertes d’un graphisme empreint d’une poésie qui coure et glisse entre chaque case. Qui gonfle, gonfle, et explose, implose. Les yeux grands ouverts devant la beauté qui me submergeait, j’ai tout simplement succombé à la première bande dessinée de S. M. Vidaurri. Cela faisait un certain temps qu’un tel événement ne m’étais arrivé : j’ai tardé, longtemps, avant d’en entreprendre la lecture. Mais touts les soirs, avant d’éteindre la lumière du salon, je la prenais entre mes mains et en feuilletais les pages, éblouie devant de telles planches. Je lis rapidement que Vidaurri habite à New York dans un appartement rempli d’animaux. Sourire en coin, je suis prête à attaquer la lecture d’une oeuvre qui allait entrer en résonance avec un enjeu présent dans nombreuses oeuvres de la littérature de l’engagement, dont celles de Camus et de Sartre, qui avait hanté mes lectures d’adolescente.

« Ne pleurez pas. Non, non, ne pleurez pas! Vous voyez bien que c’est le jour de justification. Quelque chose s’élève à cette heure qui est notre témoignage à nous autres révoltés : Yanek n’est plus un meurtrier  Un bruit terrible! Il a suffi d’un bruit terrible et le voilà retourné à la joie de ‘enfance.  » Les Justes, Albert CAMUS.

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Iron ou la guerre d’après met en scène des personnages animalisés qui tentent de résister aux vainqueurs de la guerre civile qui veulent, quant à eux, imposer leur pouvoir. Ce petit groupe de résistants prépare ainsi un attentat afin de combattre, dans une guerre d’après les vainqueurs de la précédente.  Je n’ai pu m’empêcher de songer aux Justes de Camus, pièce qui raconte la préparation d’un attentat et remet en question les intentions profondes d’un petit groupe de terroristes qui sont alors coincés dans un engrenage tragique qui finit par les étouffer. Cette guerre d’après, les personnages de Vidaurri ne la vivent pas que dans la préparation délicate et complexe de l’attentat mais aussi contre eux-mêmes et leurs propres démons qui refont surface et qu’ils devront vaincre afin de parvenir aux fins communes de ce petit groupe. Ils ne sont pas tous aussi courageux que James, le lapin qui n’avait pas froid aux yeux, et le lâche n’est pas toujours là où on l’aurait attendu. Il faudra parfois qu’ils prennent le temps de se remettre en question, d’affronter leurs souffrances, leurs peurs, pour prendre le dessus sur eux-mêmes et avancer. Et même s’ils agissent ensemble, ils ne seront jamais aussi seuls que durant ces instants fatidiques qu’ils vivront, qui sont ici racontés au coeur de cette oeuvre d’une virtuosité graphique poignante.

C’est dans une neige blanche et une nuit bleutée qu’on pénètre dans le quotidien de ces personnages. La peur n’est jamais loin. Elle est là, dans un recoin, et attend le bon moment pour se saisir de ces derniers. On fini par ressentir de l’empathie et s’écorcher soi-même en les voyant s’éteindre dans une dernière étreinte avec ce sol blanc. Le rouge gorge faisant quelques apparitions, rythmant ces moments désillusoires de son rouge écarlate, vif, sanguin… Les ravages d’une guerre s’étendent, c’est perte après perte qu’on avance dans un récit difficile dont on craint chaque fois un nouveau dénouement tragique. Et finalement, Iron ou la guerre d’après suit la tradition des récits animaliers et met en scène une parabole universelle autour de la guerre et de la résistance.

Le froid agrippe au coup les bêtes, il les écorche, les malmène, les fait trembler, il pénètre la page jusqu’à en glacer les doigts d’un lecteur aux prises avec une ambiance pesante. C’est comme si un brouillard hivernal l’entourait,  autour de lui tout est flou, il ne sait peut-être plus qui il est, ni où il est. Engourdi lui aussi, il ne peut que suivre les traces hésitantes des enfants de James qui marchent dans les pas de leur père et souhaiter qu’il ne leur arrive rien.  Mais le tigre et le corbeau ne sont jamais bien loin, ils traquent froidement, et guettent le moment ultime où ils pourront arrêter le mécanisme pourtant précis et déjà enclenché. Mais quel que soit le camp où on se trouve, rien ne paraît couler de source, rien n’est aussi simple qu’on aurait pu le souhaiter et tous sont écrasés par le poids de leurs idéaux qui mettent leur fidélité à rude épreuve.

« Ne pleure pas, Dora. Il a demandé que personne ne pleure sa mort. Oh, je le comprends si bien maintenant. Je ne peux pas douter de lui. J’ai souffert parce que j’ai été lâche. Et puis, j’ai lancé la bombe à Tiflis. Maintenant, je ne suis pas différent de Yanek. Quand j’ai appris sa condamnation, je n’ai eu qu’une idée : prendre sa place puisque je n’avais pu être à ses côtés. » -Les Justes, Albert CAMUS.

Tour à tour courageux puis victimes du doute face à leurs idéaux, tentés de choisir le chemin de l’abandon, les personnages de Vidaurri avancent dans des nuits noires et une neige blanche qui ne leur laissent aucun répit. L’histoire avance lentement, prend le temps de poser les bases, laisse le lecteur ressentir le rythme, l’ambiance, qui le pèse, qui l’empêche d’accélérer. Petit à petit on découvre sous des yeux ébahis par la beauté graphique les faces cachées de ces êtres qui deviennent les seuls compagnons blessés de ce parcours qu’est la lecture de l’oeuvre.

Le découpage est tout simplement ingénieux, il permet à S. M. Vidaurri de créer un rythme qui s’emporte et devient haletant jusqu’au tournant d’une page où les cases prennent toute la place et ralentissent cette course afin de mieux ressentir tout ce qui se passe à travers cette guerre d’après.

C’est le coeur gonflé qu’on referme le livre. Le coeur dans un tel état qu’on comprend mieux ces coeurs de papiers qui, cicatrisés, battaient la chamade dans ces cages thoraciques d’encre.

[image : couverture d’Iron ou la guerre d’après de S. M. Vidaurri chez Cambourakis]

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